Donneurs de sang total avec anticorps

Auteur : Matthew Yan, M.D., FRCPC
Publié en décembre 2018
Cible principale : Technologues en laboratoire médical hospitalier

 

Contexte

Un faible pourcentage (< 0,5 %) d’unités de concentré de globules rouges (CGR) est fabriqué à partir des dons de personnes possédant des anticorps anti-érythrocytaires. Il peut s’agir d’anticorps dirigés contre des antigènes non ABO communs (p. ex., Rh ou Kell) et détectés lors d’analyses de routine, ou des anticorps de donneurs de sang rare. Depuis 2010, la Société canadienne du sang distribue ce type d’unités de CGR à l’ensemble de ses clients (figure 1). Toutefois, compte tenu du faible pourcentage d’unités de CGR produites contenant des anticorps, il est possible que certains services de transfusion ne sachent pas comment les manipuler ni les transfuser. De façon générale, ces produits peuvent être transfusés aux patients adultes, indépendamment de leur phénotype, mais pas aux patients en pédiatrie.


Figure 1. Exemple d’étiquette d’une unité de CGR provenant d’un donneur possédant des anticorps identifiés. La flèche rouge indique l’endroit où se trouvent les informations sur les anticorps. Les anticorps communs sont indiqués (p. ex., Contains Anti-K). Pour les anticorps contre des antigènes rares, la mention Other-AB sera indiquée et, s’ils n’ont pas pu être identifiés, la mention UNID-AB sera indiquée.

Innocuité

Les unités de CGR provenant de donneurs possédant des anticorps anti-érythrocytaires peuvent être transfusées en toute sécurité aux adultes. En revanche, il n’est pas recommandé de les transfuser aux patients en pédiatrie en raison du faible volume sanguin de ces patients.1 L’innocuité de ces produits est en grande partie due à la faible quantité de plasma résiduel présente dans l’unité. Cette faible quantité de plasma est par ailleurs diluée en production à l’aide d’une solution additive, comme la SAGM, mais également par le volume plasmatique du receveur une fois transfusée. Les unités de CGR fabriquées par la Société canadienne du sang contiennent généralement moins de 29 ml de plasma résiduel, auxquels on ajoute environ 110 ml de solution SAGM.2

Pour évaluer l’effet de l’ajout de la solution additive sur les anticorps passifs, Nobiletti et al.3 ont étudié le surnageant dans 169 unités de CGR provenant de donneurs possédant des anticorps identifiés et auxquelles on avait ajouté une solution ADSOL. Selon les résultats obtenus, 46 % des unités ne contenaient aucune trace détectable d’anticorps. Dans les 54 % d’unités contenant des anticorps, ceux-ci n’étaient plus détectables après une dilution au cinquième du surnageant. Dans une autre étude, Hill et al.4 ont analysé des échantillons d’unités de CGR – ou tubes échantillons – de 39  donneurs possédant des anticorps identifiés ainsi que des échantillons de sang directement prélevés auprès de ces donneurs. Elles ont trouvé que les tubes échantillons contenaient en moyenne quatre fois moins d’anticorps que les échantillons de sang directement prélevés auprès des donneurs; et dans 28 % des cas, les anticorps étaient indétectables dans les tubes échantillons.

Ces unités de CGR doivent également leur innocuité à la faible quantité d’anticorps présente dans le plasma résiduel. Dans leur étude sur 39 donneurs, Hill et al.4 ont relevé un titrage moyen de 1 dans les tubes échantillons de CGR. Cela diffère du titrage moyen des anticorps anti-A et anti-B relevé dans les tubes échantillons de CGR du groupe O qui, à 32, s’avère beaucoup plus élevé. Or, malgré cela, on transfuse régulièrement des unités de CGR du groupe O à des personnes qui ne sont pas du groupe O sans se soucier des risques d’hémolyse. En plus des facteurs atténuants déjà mentionnés, cela peut également être dû à la présence, dans les tissus et dans le plasma, de substances ABH qui annulent l’effet des anticorps.

Calcul théorique

Considérons, par exemple, le pire scénario suivant : une unité de CGR provenant d’un donneur possédant une forte quantité d’anticorps est transfusée à une femme de petit gabarit ayant un volume sanguin inférieur au volume sanguin moyen. Le donneur présente une concentration en anticorps de 1 024 dans le plasma résiduel pour un volume de 29 ml. On effectue une dilution à l’aide de 110 ml de solution SAGM, qui permet d’obtenir au moins deux tubes d’un titrage en anticorps de 256 (selon l’étude de Hill et al.4). Ce volume de 139 ml (plasma résiduel + solution additive) est ensuite transfusé à une femme mesurant 150 cm et pesant 45 kg. Le volume sanguin de la receveuse est d’environ 2 900 ml. Si l’on considère qu’il s’agit d’une transfusion inappropriée et que l’hématocrite de la receveuse, qui ne présente aucune anémie, est de 44 %, le volume plasmatique de la receveuse doit tourner autour de 1 600 ml. Ce qui, en théorie, équivaudrait à une dilution supplémentaire de 11 % des 139 ml de l’unité de CGR qui contenait les anticorps et qui, selon toute probabilité, rendrait négligeable la présence des anticorps.

Exemples pratiques

Depuis que la Société canadienne du sang a, en 2010, introduit la distribution d’unités de CGR de donneurs possédant des anticorps, aucune réaction hémolytique liée à ce type d’unité n’a été signalée. Par ailleurs, les rares cas d’hémolyse signalés dans la littérature concernent la transfusion d’unités de sang total, lesquelles contiennent une importante quantité de plasma et sont produites selon des méthodes différentes de celles utilisées au Canada. Ces rapports font également état de la présence d’une incompatibilité interdonneur lors de la transfusion, à receveur négatif pour un antigène, de sang positif pour cet antigène, suivi de sang contenant l’anticorps correspondant.5-8

Dans leur étude évaluant la transfusion d’unités de CGR contenant des anticorps, Combs et al.9 ont étudié les répercussions cliniques de la transfusion de 259 unités de CGR de donneurs possédant un total de 312 anticorps. Environ 90 % de ces unités présentaient des anticorps importants sur le plan clinique. Sur les 99 receveurs pour lesquels des échantillons de sang avaient été prélevés après la transfusion, seuls 10 contenaient des anticorps passifs détectables, sans pour autant montrer de signe de réaction hémolytique. Les auteurs ont donc conclu que la transfusion d’unités de CGR contenant des anticorps à des adultes était sûre et qu’elle présentait d’infimes répercussions sur la charge de travail du personnel hospitalier. Enfin, cela permet à la Société canadienne du sang de continuer à accepter le sang des personnes possédant des anticorps, ce qui contribue à garantir un approvisionnement continu en CGR aux patients canadiens.

Références

1.    Garratty G. Problems associated with passively transfused blood group alloantibodies. Am J Clin Pathol 1998; 109: 769-777.
2.    Société canadienne du sang. Circulaire d’information sur l’utilisation de composants sanguins humains : culot globulaire partiellement déleucocyté (PD). Accessible en ligne au www.sang.ca; page consultée le : 3 décembre 2018.
3.    Nobiletti J, Badon S, Cable R, et al. Unexpected red cell antibodies are not detected in 46% of additive red cells from antibody positive donors. Transfusion 1998; 38 (Suppl):87S.
4.    Hill E, Bryant B. Comparison of antibody titers in donor specimens and associated AS-1 leukoreduced donor units. Transfusion 2014; 54: 1580-1584.
5.    Abbott D, Hussain S. Intravascular coagulation due to interdonor incompatibility. Can Med Assoc J. 1970; 103: 752-753.
6.    Franciosi RA, Awer E, Santana M. Interdonor incompatibility resulting in anuria. Transfusion (Paris). 1967; 7: 297-298.
7.    West NC, Jenkins JA, Johnston BR, et al. Interdonor incompatibility due to anti-Kell antibody undetectable by automated antibody screening. Vox Sang. 1986; 50: 174-176.
8.    Zettner A, Bove J. Hemolytic transfusion reaction due to interdonor incompatibility. Transfusion 1963; 3: 48-51.
9.    Combs MR, Bennett DH, Telen MJ. Large-scale use of red blood cell units containing alloantibodies. Immunohematology 2000; 16: 120-123.