Jumelage de patients atteints d’anémie falciforme selon le phénotype : examen et recommandations aux fins transfusionnelles

Auteurs : Robert Skeate, MD, MSc; et Mindy Goldman, MD, FRCPC
Mise en ligne : juillet 2014

Points essentiels

  • Fréquente chez les patients atteints d’anémie falciforme ou drépanocytose, l’allo-immunisation complique parfois la thérapie transfusionnelle.
  • Afin de réduire les risques d’allo-immunisation, on recommande de déterminer le phénotype des patients et de les jumeler à un donneur compatible de façon préventive.
  • Chez les personnes drépanocytaires, les exigences transfusionnelles et la présence ou non d’anticorps anti-érythrocytaires régissent l’ampleur du processus de détermination du phénotype et la pertinence du génotypage.

Thérapie transfusionnelle chez les patients atteints d’anémie calciforme

La transfusion de globules rouges demeure incontournable pour la prise en charge des patients drépanocytaires. Elle est indiquée dans les cas de crise aplasique aiguë, de séquestration splénique ou hépatique aiguë, et d’anémie symptomatique dans le traitement et la prévention des accidents vasculaires cérébraux (AVC) et du syndrome thoracique aigu, ainsi que dans la préparation aux chirurgies importantes.1, 2 Si la plupart des indices de son efficacité sont de piètre qualité, des essais cliniques randomisés montrent que la transfusion préventive de globules rouges réduit la fréquence des AVC chez les patients pédiatriques drépanocytaires à risque.3,4 

Ce type de thérapie se fait par transfusion simple ou par exsanguino-transfusion. Elle s’impose généralement chez les patients qui souffrent de complications aiguës graves, comme un AVC ou un syndrome thoracique aigu, et s'inscrit également dans le traitement préventif de certains patients à risque. L’exsanguino-transfusion de globules rouges offre divers avantages, comme l’augmentation minimale du taux de fer net, l’atteinte rapide et efficace des taux d’hémoglobine S cibles (~30 %) et la possibilité d’obtenir un hématocrite optimisant la viscosité sanguine. 5, 6 Parmi les désavantages, notons son coût accru, l'expertise et l'équipement spécialisé qu’elle exige ainsi que la quantité accrue de globules rouges nécessaires.7 L’exposition du transfusé à des donneurs multiples ne semble pas augmenter le risque d’allo-immunisation.8 De plus, le service de transfusion aura comme défi de trouver de nombreuses unités dépourvues d’antigènes dans une même journée.

Fréquence de l’allo-immunisation chez les patients drépanocytaires

Il n’est pas rare que les patients drépanocytaires deviennent immunisés contre les antigènes érythrocytaires.9 Le taux oscillerait entre 8 et 35 %, avec une moyenne de 25 %, selon les douze articles qu’a examinés Garratty.10 L’allo-immunisation nuit aux soins puisqu’elle prolonge le délai de transfusion et entraîne parfois des complications cliniques importantes, comme la réaction transfusionnelle hémolytique retardée.11 Garratty fait remarquer que les patients drépanocytaires peuvent subir de graves réactions et connaître d’autres complications associées, comme des crises douloureuses. 10 Plus rarement, ils peuvent développer d’autres problèmes post-transfusionnels, comme l’hyperhémolyse (c’est-à-dire la destruction rapide des globules rouges du receveur ainsi que des globules rouges transfusés, phénomène qui s’aggrave à chaque transfusion subséquente). Mais puisque ces cas ne sont pas toujours liés à la présence d’anticorps anti-érythrocytaires, d’autres études devront être réalisées pour confirmer le lien entre l’hyperhémolyse et l’allo-immunisation.12

Les patients drépanocytaires produisent surtout des alloanticorps contre les antigènes RhC, RhE et Kell, entre autres.13 Tiré d’un article bien connu de Vichinsky et coll., paru dans le New England Journal of Medicine en 1990, le tableau 1 montre la fréquence de différents anticorps présents chez 32 patients drépanocytaires allo-immunisés, dont 17 en comptaient plus d’un à la fois.14

Tableau 1 : Distribution de 68 alloanticorps anti-érythrocytaires chez 107 patients receveurs de transfusion pour anémie falciforme

Anticorps N bre (%)
K 18 (26)
E 16 (24)
C 11 (16)
Jkb 7 (10)
Fya 4 (6)
M 3 (4)
Lea 3 (4)
S 2 (3)
Fyb 2 (3)
e 1 (2)
Jka 1 (2)

La représentation ethnique au sein du bassin de donneurs (prédominance des Blancs) y est vraisemblablement pour beaucoup dans le taux élevé d’allo-immunisation, puisque la drépanocytose touche surtout les non-Blancs, plus précisément les individus d’ascendance africaine, d’où le taux élevé d’antigènes incompatibles entre donneur et receveur14. Par exemple, Castro et son équipe ont analysé les cas de sensibilisation qui auraient pu être évités dans un groupe de 137 patients drépanocytaires allo-immunisés si diverses stratégies de jumelage phénotypique préventives avaient été disponibles. L’analyse visait notamment à calculer la fréquence des phénotypes requis pour jumeler les patients aux donneurs de sang blancs et afroaméricains (colonnes de droite du tableau 2)15. Les colonnes « Donneurs blancs » et « Donneurs afro-américains » indiquent pour chacun des groupes la fréquence des phénotypes pertinents et le taux d’augmentation du risque d’allo-immunisation qu’entraînerait le traitement de tous les patients atteints de drépanocytose au moyen de sang provenant de donneurs blancs.

Tableau 2 : Projections relatives à la prévention de l’allo-immunisation chez les patients drépanocytaires ayant reçu des transfusions, en fonction de différents protocoles de jumelage phénotypique

Protocole de jumelage n (%)* Patients drépanocytaires chez qui un protocole aurait pu éviter la production d’alloanticorps, n (%)† Phénotype Exigences pour le jumelage de donneurs selon leur phénotype
Fréquence des phénotypes ‡ chez
Donneurs blancs (%) Donneurs afroaméricains (%)
ABO et D seulement Aucun (étude en cours) 249 (70.9) ABO et D seulement s. o. s. o.
Protocole 1: D, C, c. E. e 51 (37,2) 289 (82,3)

D+C-c+E-e+(R0)§ or

3,2

42,3

D-C-c+E-e+(rr)§ 15,0 s. o.
Protocole 2: D, C, c, E, e, K 73 (53,3) 307 (87,5) D-C-c+E-e+, K- 13,6 41,2
Protocole 3: D, C, c, E, e, K, S 76 (55,5) 310 (88,3) D-C-c+E-e+, K-, S- 6,1 28,4
Protocole 4: D, C, c, E, e, K, S, Fy2 86 (62,8) 320 (91,2) D-C-c+E-e+, K-, S-, Fy(a-) 2,1 14,6

*Pourcentage des 137 patients drépanocytaires receveurs de transfusion ayant développé des alloanticorps.

‡Fréquence des phénotypes calculée selon les tableaux du manuel techniqueet fréquence des donneurs par thrombaphérèse non sélectionnés de type D-.

†Nombre total de patients receveurs de transfusion (351) utilisé comme dénominateur.

§La plupart des cliniques de transfusion donnent des unités de GR D-(rr) aux receveurs D+ en attente de GR C-E.

Au tableau 2, des 351 patients drépanocytaires, 249 (70,9 %) n’ont pas développé d’alloanticorps (taux d’allo-immunisation d’environ 30 %) à la suite d’une transfusion selon le processus en vigueur aux États-Unis à ce moment (jumelage ABO et D). À l’instar des révélations de l’article de Vichinsky, la majorité des anticorps s’attaquaient aux antigènes RHCE et Kell. Bien qu’il s’agisse d’un exercice théorique, l’analyse présentée dans la partie gauche du tableau 2 prouve qu’à rigueur croissante, les stratégies préventives de jumelage selon le phénotype diminuent de façon considérable la fréquence prévue de développement d’anticorps anti-érythrocytaires (6,6 % avec le protocole 5). Cependant, toujours à rigueur croissante, l’ajout d’antigènes supplémentaires réduit les avantages de ces stratégies (amélioration de 2,2 % entre les protocoles 4 et 5).

Jumelage d’antigènes visant à réduire l’allo-immunisation

Tahhan et ses collègues ont comparé rétrospectivement les taux d’allo-immunisation de 40 patients ayant reçu des transfusions de sang dont les antigènes étaient compatibles avec les leurs (C, E, Kell, S, Fya, Fyb) et ceux de 46 patients ayant reçu des transfusions de sang dont les antigènes étaient compatibles ou non avec les leurs.16 Le taux d’allo-immunisation du premier groupe était nul, alors que celui du second atteignait 16 %.

Ameen et son équipe ont effectué une analyse semblable chez des patients koweïtiens, où le premier groupe (110 patients) a reçu du sang non jumelé, et le second (123 patients), du sang dont les antigènes C, c, E, e et Kell des globules rouges étaient compatibles. 17 Le taux d’alloimmunisation du premier groupe s’élevait à 65 %, et celui du second, à 23,6 %. L’observation de taux si élevés s’étant produite au sein d’un groupe ethnique relativement homogène, les auteurs ont conclu à l’importance du jumelage des antigènes en cas de drépanocytose.

L’équipe de Vichinsky a vérifié de façon officielle l’hypothèse voulant que le jumelage préventif des antigènes réduise la fréquence de l’allo-immunisation chez les patients drépanocytaires grâce à une analyse secondaire dans le cadre de l’étude STOP (essai clinique portant sur la prévention des AVC chez les patients drépanocytaires).18 Les 63 patients répartis aléatoirement dans le groupe transfusionnel ont reçu 1 830 transfusions sur une période d’environ 21 mois; les unités utilisées étaient compatibles avec les antigènes C, E et Kell (en plus des antigènes de routine ABO et D). Seuls 29 de ces unités n’avaient subi aucun jumelage autre que pour les antigènes ABO et D; elles ont été transfusées à 11 patients (16 %). Au total, 16 % des patients ont développé de nouveaux anticorps : 5 % ont produit des autoanticorps chauds, 3 %, des anticorps peu importants sur le plan clinique, et 8 %, de nouveaux alloanticorps. Malgré les efforts pour fournir du sang compatible avec les antigènes C, E et Kell, 4 des 5 patients qui ont généré de nouveaux anticorps en avaient de type anti-E ou anti-Kell. Un seul patient a développé des anticorps autres que E ou Kell importants sur le plan clinique, soit de nouveaux anti-Fy(a) et S. Les chercheurs ont déterminé que le taux de formation de nouveaux anticorps dans le cadre de cette étude était de 0,5 % par unité transfusée, comparativement au taux de 3 % pour les patients ayant reçu des GR non jumelés, qu’ils ont calculé à partir de publications antérieures. Le taux de réaction transfusionnelle hémolytique a diminué au dixième du taux précédemment établi à 0,11 %. Conclusion : le jumelage préventif d’antigènes C, E et Kell s’avère réalisable et utile chez les patients drépanocytaires.

Un autre groupe de chercheurs a effectué une étude de suivi de deux ans auprès de 78 participants à l’étude STOP,19 qui se sont vu offrir une thérapie transfusionnelle régulière au terme de l’étude. Ces participants ont reçu du sang aux antigènes compatibles selon le protocole de l’étude STOP (comme on l’a expliqué précédemment), ce qui a maintenu les faibles taux d’allo-immunisation (formation de nouveaux anticorps par unité tranfusée : 0,5 %) pendant toute la durée de l’analyse supplémentaire.

Lasalle-Williams et ses collègues ont présenté les résultats de 14 années de jumelage d’antigènes à leur établissement.20 De 1993 à 2006, ils ont transfusé des GR aux antigènes compatibles à 99 patients drépanocytaires – 6 946 unités ayant subi le processus de jumelage pour les systèmes Rh (C, c, D, E, e); Kell (K, k); Duffy (Fya, Fyb); Kidd (Jka, Jkb); Lewis (Lea, Leb) et MNS (M, N, S, s). Lorsqu’il était impossible d’obtenir une compatibilité exacte, on a privilégié une discordance dans les antigènes Lewis et MNS. Leur rapport, qui faisait état d’un taux d’alloimmunisation de 7 %, comprenait un tableau résumant une grande partie des études traitant de l’effet du jumelage d’antigènes chez les patients drépanocytaires. De façon générale, le jumelage donnerait un taux d’allo-immunisation d’environ 10 %, et son absence, un taux d’un tiers (tableau 3).

Tableau 3 : Études évaluant le taux d’allo-immunisation et le jumelage d’antigènes de GR

Jumelage ABO et D seulement
Auteurs de patients/de transfusions % d’allo-immunisation/nbre d’alloanticorps par 100 unités transfusées

Ambruso et al.

85/1 941
 

34%/3,4

 

Rosse et al. 1 044/----* 18-31% (27% dans le groupe expérimental)/-----
Vichinsky et al. 107/---- 30%/-----
Aygun et al.

140/3,239

(patients adultes et pédiatriques)

37%/2,8
Castro et al. 351/8 939 29%-35%/3,8
Sakhalkar et al 387/14 263 31%/1,7
Jumelage ABO, D, C, E, K
  Nbre de patients/de transfusions % d’allo-immunisation/taux d’alloanticorps par 100 unités transfusées
Vichinsky et al.

Jumelage supplémentaire : C, E, K

61/1 830

8-11%/0,5
Sakhalkar et al.

Jumelage supplémentaire : C, E, K

113/2 345

5%/0,26
Jumelage ABO, D, C, E, K et autres
  Nbre de patients/de transfusions % d’allo-immunisation/taux d’alloanticorps par 100 unités transfusées
Tahhan et al.

Jumelage supplémentaire : C, E, K, S

Fya , Fyb

40/-----

0/------

*Un trait indique des données manquantes

Pratiques cliniques en matière de jumelage d’antigènes aux États-Unis

Les pratiques en vigueur changent au fil du temps. Osby et Schulman mentionnent l’analyse d’une enquête sur les essais d’aptitudes qu’a réalisée le College of American Pathologists en 2003 pour mieux connaître les stratégies de jumelage d’antigènes utilisées en cas de drépanocytose.21 Des 1 182 laboratoires sondés, la majorité (743) a déclaré ne pas pratiquer de phénotypage de façon régulière, et des 439 qui le réalisent à l’intention des receveurs drépanocytaires, 330 le font de façon préventive. Parmi ces derniers, 85 % (280) se concentrent sur les antigènes C, E et Kell. En 2004 toutefois, Afenyi-Annan et Brecher ont interrogé 50 centres universitaires et parmi eux, 27 (73 %) ont affirmé effectuer un jumelage préventif,22 dont 24 (89 %) ciblaient les antigènes C, E et Kell. Conclusion générale à tirer de ces enquêtes : seule un petit nombre d’hôpitaux réalisent le jumelage préventif des antigènes en cas de drépanocytose, alors que les centres universitaires qui traitent fréquemment les patients drépanocytaires le font en majorité. Puisqu’ils datent de 2004, ces résultats ne sont peut-être plus représentatifs de la réalité actuelle. Qui plus est, les répondants se trouvent surtout aux ÉtatsUnis, mais notons que certains hôpitaux canadiens ont participé aux deux études.

Le numéro de novembre 2012 de la revue Immunohematology se consacre à une série de rapports sur les pratiques transfusionnelles en vigueur dans différents systèmes hospitaliers des États-Unis qui se concentrent sur la prise en charge des patients drépanocytaires. Les responsables des programmes abordent la question de diverses façons. Certains programmes effectuent un jumelage préventif axé sur un sous-groupe d’antigènes (RHCE et Kell) jusqu’au développement d’un anticorps chez le patient, puis poussent davantage le processus de jumelage lorsque le patient devient sensibilisé (systèmes Kidd, Duffy et MNS).23, 24, 25 Parmi ceux qui ciblent les antigènes RHCE et Kell, quelques-uns couvrent C, c, E, e et Kell,23, 24 et d’autres se limitent aux antigènes C, E et Kell.25, 26, 27Il existe aussi des programmes effectuant un jumelage préventif RHCE et Kell qui bonifient au besoin les exigences en matière d’antigènes lors du développement d’anticorps chez le patient, mais sans couvrir la gamme entière.26, 27

Un petit nombre de programmes ne prévoient aucun jumelage jusqu’à ce que le patient se déclare producteur d’anticorps en devenant immunisé.28, 29 Au Children’s National Medical Center de Washington, les patients drépanocytaires qui développent un anticorps reçoivent du sang compatible avec les antigènes Rh (C, c, E, e) et Kell, tandis que ceux qui en produisent deux reçoivent du sang qui est aussi compatible avec les antigènes des systèmes Duffy, Kidd et S.28 Au centre hospitalier Johns-Hopkins de Baltimore, on procède au jumelage pour tous les antigènes des systèmes Rh, Kell, Kidd, Duffy et MNS dès que le patient produit son premier anticorps.29 Les auteurs du rapport portant sur l’un de ces groupes concluent leur article ainsi : « […] nos spécialistes en médecine transfusionnelle doutent toujours de la rentabilité et de la prudence sur le plan médical du jumelage de GR selon le phénotype pour tous les patients drépanocytaires avant que ceux-ci ne commencent à produire des alloanticorps ».29 Certains ouvrages scientifiques soutiennent toutefois qu’il peut exister un sous-groupe de receveurs plus propice à la formation d’anticorps.30 

Tous les responsables des programmes remarquent une baisse considérable du taux d’alloimmunisation grâce à leurs stratégies, mais déplorent à la fois la difficulté d’obtenir du sang de groupes sanguins rares en quantité suffisante et un nombre croissant d’incompatibilités et de nouvelles sensibilisations. Ces dernières surviennent parfois lorsque les patients sont traités dans des établissements n’exécutant aucun programme de jumelage d’antigènes.

Pratiques cliniques en matière de jumelage d’antigènes au Canada

Cherchant à nous faire une idée des pratiques actuelles au Canada, nous avons demandé à certains experts en médecine transfusionnelle, dont l’employeur traite fréquemment des cas de drépanocytose, de répondre à un sondage informel. À Toronto, l’Hospital for Sick Children (SickKids) et les hôpitaux membres du Réseau universitaire de santé effectuent le phénotypage, et le génotypage s’il s’avère possible, des patients drépanocytaires à l’égard des antigènes C, c, E, e, K, k, Fya, Fyb, Jka, Jkb, S et s. Si le patient ne réagit pas, ils passent au jumelage préventif des antigènes C, c, E, e, K et k. En présence d’anticorps anti-érythrocytaires, les unités transfusées présentent des antigènes C, c, E, e, K, k, Fya, Fyb, Jka, Jkb, S et s compatibles (antigène négatif pour la cible des anticorps présents). Les experts d’Edmonton font le phénotypage pour les antigènes C, c, E, e, K, k, Fya, Fyb, Jka, Jkb, S, s, M, N, Lua et Lub. À l’instar de leurs homologues de Toronto, ils fournissent des unités compatibles avec les antigènes C, c, E, e, K et k aux patients non allo immunisés et offrent des unités encore plus précises à ceux qui produisent des anticorps, ce qui exige une analyse très rigoureuse en raison du grand nombre d’antigènes déjà ciblés en amont. À Montréal, selon l’expert local sondé, les patients sans réaction reçoivent des unités compatibles avec les antigènes C, E et K, ceux qui produisent un seul anticorps, des unités exemptes de leur antigène cible, et ceux qui développent un deuxième anticorps important sur le plan clinique, des unités entièrement jumelées selon leur phénotype. Fort similaires, ces protocoles laissent croire que les experts canadiens s’entendent sur la meilleure manière de procéder à la transfusion de patients drépanocytaires.

À l’égard du phénotypage des patients drépanocytaires, il serait mal avisé de négliger que chez la grande majorité de ceux qui sont Fy(b-), l’antigène Fy(b) est seulement absent de leurs globules rouges et non des autres tissus.31 Cette caractéristique s’explique par une mutation qui neutralise l’activité du promoteur par la perturbation du site de liaison du facteur de transcription GATA-1 des gènes érythroïdes, ce qui élimine les risques de formation d’antigène anti-Fy(b). Concrètement, les médecins sont en mesure de transfuser des unités Fy(b+) à leurs patients drépanocytaires Fy(b-), surtout si le génotypage révèle la présence de la mutation GATA, puisque cela augmente les possibilités de trouver des unités dont les GR correspondent à ceux de leurs patients.32 Cette démarche fait partie des protocoles de transfusion canadiens propres à ce type de patients.33

Réponse à la demande d’unités phénotypées de la Société canadienne du sang

Il manque malheureusement de nombreuses données en ce qui concerne la transfusion de patients drépanocytaires au Canada. Si le pays compte bon nombre d’habitants originaires des Caraïbes et de l’Ouest de l’Afrique, on ignore toujours la prévalence réelle de la maladie.34 En 2013, le Groupe canadien d’aphérèse a été informé de 760 procédures d’échange de globules rouges. Les limites des systèmes informatiques actuels nous empêchent de connaître le nombre de demandes de phénotypage lié à la drépanocytose ainsi que leur taux de remplissage.

La situation du personnel de la Société canadienne du sang et des médecins qui effectuent des transfusions s’apparente à celle des centres américains spécialisés en traitement de l’anémie falciforme, et tous peinent à répondre à la demande croissante d’unités compatibles correspondant aux besoins de leurs patients.23-29 

Mesures en réponse à la demande d’unités phénotypées au Canada

Le programme national de phénotypage des donneurs devrait grandement aider la Société canadienne du sang à répondre aux besoins des patients atteints de drépanocytose. L’objectif est de déterminer le phénotype de 35 % de notre bassin de donneurs, surtout ceux des groupes sanguins O et A, en fonction des antigènes C, c, E, e, Kell, Fy(a), Fy(b), Jk(a), Jk(b), S et s. Le phénotype figurera sur l’étiquette de produit lorsque deux dons distincts d’une même personne auront été testés. Le pourcentage visé devrait suffire à la demande d’unités exemptes d’antigènes multiples et ainsi améliorer notre soutien aux patients drépanocytaires.

Soucieuse de limiter l’incidence des demandes de phénotypage sur la disponibilité de GR RhD-, la Société canadienne du sang communique avec ses anciens donneurs R0R0 ou R0r (D+, C-, E-, plus courants chez les gens de race noire) pour renflouer ses réserves d’unités C- et E-, souvent utilisées en cas de drépanocytose, et limiter le recours nécessaire aux unités de GR rr (D-, C-, E-, plus courants chez les gens de race blanche). L’organisme cherche également à améliorer les processus de recrutement et de phénotypage ciblé liés aux donneurs de divers groupes de minorités ethniques et raciales en vue de mieux subvenir au vaste éventail de besoins de la population canadienne. Parallèlement, le génotypage ciblé propre aux donneurs de certains phénotypes d’intérêt particulier (par ex., S-s-) est en cours pour répondre à la demande croissante d’unités de sang rare (par ex., U-) au sein des patients drépanocytaires.

Recommandations concernant l’approvisionnement de sang à phénotype déterminé

En raison des difficultés liées aux besoins de transfusion de plus en plus importants chez les Canadiens atteints de drépanocytose, la présence de lignes directrices optimise la gestion des demandes et l’établissement de priorités, surtout lorsque les réserves ne suffisent pas. Ces lignes directrices orientent certes l’attribution d’une ressource rare, dans l’intérêt des patients, mais elles ne remplacent nullement le jugement médical ni les politiques institutionnelles en vigueur. D’autres facteurs doivent être pris en considération pour les patients qui présentent des caractéristiques complexes, comme ceux qui combinent un autoanticorps et un alloanticorps, et dans des situations particulières, comme la grossesse. Les recommandations seront appelées à changer avec l’obtention de nouvelles données cliniques et l’évolution des technologies, comme le génotypage des donneurs et des receveurs.

Patients n’ayant développé aucun anticorps

  1. Déterminer le phénotype du patient.
  2. Transfuser des globules rouges ayant été soumis au jumelage préventif des antigènes C, c, E, e et Kell

Patients ayant développé un ou plusieurs anticorps

  1. Déterminer le phénotype du patient.
  2. Évaluer la pertinence du génotypage, surtout en cas de transfusions fréquentes ou d’anticorps multiples. Le cas échéant, le processus repérerait les allèles rares ou l’absence d’antigènes courants, surtout dans les systèmes Rh, et contribuerait à l’interprétation de résultats sérologiques complexes. Le génotypage peut aussi s’avérer utile chez les patients Fy(b-), puisque ceux qui présentent la mutation GATA expriment l’antigène Fy(b) sur les tissus non érythroïdes, ce qui les rend peu enclins à produire des anticorps anti-Fy(b). À défaut de devoir leur fournir des unités Fy(b-), le bassin d’unités potentiellement compatibles avec les autres systèmes d’antigènes s’agrandit de façon considérable.
  3. Transfuser les globules rouges compatibles avec les antigènes importants sur le plan clinique pour lesquels des anticorps ont été identifiés. Puisque le système immunitaire de ces patients a déjà eu ce type de réaction, il est probable qu’ils développent des anticorps contre d’autres antigènes. Il serait ainsi judicieux d’effectuer le processus de jumelage préventif des antigènes Fy(a), Jk(a), Jk(b), S et s, en plus de C, c, E, e et Kell.

Justification et étayage

  1. protègent convenablement les patients drépanocytaires contre l’allo-immunisation et les complications connexes;
  2. prennent en considération la propension à réagir d’une catégorie de patients qui produisent des anticorps et élargissent la portée du jumelage d’antigènes dès l’apparition du premier anticorps;
  3. respectent, voire dépassent en rigueur les protocoles en vigueur dans les centres traitant la drépanocytose aux États-Unis;
  4. respectent, voire dépassent en rigueur la plupart des protocoles cliniques en vigueur dans les centres canadiens traitant bon nombre des patients drépanocytaires au pays, et que cette enquête a sondés;
  5. jouissent du soutien de l’infrastructure et des procédures de la Société canadienne du sang à l’égard du phénotypage dans ses laboratoires d’analyse sanguine;
  6. profiteront sans doute d’un appui accru de la Société canadienne du sang parallèlement à l’augmentation de la diversité ethnique et de la proportion de donneurs de phénotype connu;
  7. réduiront le recours aux réserves de sang rare congelé et la nécessité du recrutement de donneurs de groupe sanguin rare dans une plus grande mesure que certains protocoles de jumelage rigoureux.

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Lecture supplémentaire

1. Sickle Cell Consensus Statement publié en ligne par la Canadian Haemoglobinopathy Association